9.11.2010

Le Drogué

 Ah ! Les paradis artificiels ! Ah, l'absinthe, l'amiante, le haschich... Douces substances pour tenir le fil vaporeux des jours trop longs et trop sirupeux. Le Drogué s'y perd, constamment, tranquillement : c'est ses trois 8 à lui : la chercher, la prendre, la savourer.
Il y a drogué, et Drogué, bien sûr. Vous, les pubards cyniques, vous les pétasses  du samedi soir, les infidèles de la coke et du MD, vous ne convainquez personne : ça vous passera. Ou pas. Peut-être vous aurez de faibles mais bien présents petits tremblements, vers les 50 ans. On dira de vous : il a fait la campagne Nokia, ou il mixait chez Moune. Vous en garderez un beau souvenir, donc, de ces folles années aspirées.
Sauf que vous n'avez rien à voir avec le Drogué français. Loin des films de Spike Lee, il ne suce personne pour 5 euros, sauf qu'il fiche en l'air une bonne partie de sa sexualité pour un pétard d'héro bien tourné. Car ce qu'on ne dit pas suffisamment sur les couv' à scandales des magazines,  sur les Pete et  autres, c'est comment c'est en privé, un Drogué.

Déjà, le Drogué ne met jamais de capotes quand il baise. C'est comme ça. Rebel Rebel. Non pas que les maladies ne passeront pas par lui, bien au contraire, seulement s'il met un capote anglaise, il ne bande pas. Simple. Mais encore, ce n'est pas une véritable singularité. Nous savons bien que le Drogué n'est pas le seul faiblard du gland, n'est-ce pas. La bandaison fragile est désormais un mal public, allez savoir pourquoi, encore la faute au plastique.
Sauf que chez le Drogué ça se double : s'il a la gaule fragile, très fragile, par ailleurs il sécrète. Comme si son corps gérait mal ses flux : le Drogué a les mains moites, les tempes dégoulinantes, la salive pâteuse, le dos humide, et le zizi mou. C'est d'ailleurs ainsi qu'on le reconnaît, à sa pâleur, ses yeux un peu exorbités, et la sueur froide, qui ne lui laisse jamais de repos.

Ainsi, le Drogué a du mal à conclure. Ne croyez pas que ça ne le blesse pas, au contraire, vraiment ça le vexe. C'est peut-être pour cela aussi qu'il se défoncera demain. De n'avoir pu conclure la veille.
Mais c'est aussi ça qu'on aime avec le Drogué : il ne mange jamais, ne dort jamais. C'est une contre-force de la nature. Économe, en plus.

Et c'est ça qui est malgré tout grisant avec le Drogué, ce je m'en foutisme porté tant à l'extrême que fondamentalement il s'en tape de lui, de nous, de tout. Prêt à tout foutre en l'air constamment, hors-la-loi et hors du temps. Ses promesses sont toujours intenables, et s'il se pointe au rendez-vous, c'est comme un miracle qui nous transporte réellement de joie. Le Drogué est là. Il ne comate pas chez lui, mais nous emmène promener. Vers de nouvelles aventures.
Car le Drogué, anéanti, fauché, se doit d'être débrouillard et futé : on grille les queues, les portes, on passe, évanescent, personne ne dit jamais rien, personne n'ose, le Drogué plane, le Drogué est planant.

Vraiment, c'est dommage pour la baise.


*

9.08.2010

Le Beau Parleur

On a toutes eu un Beau Parleur, au moins une fois. Cette fois-là est pardonnable, tandis que les autres sont regrettables. On n'y peut rien : la frontière est minime, entre un Beau Parleur, et un grand amour. Les mots sont presque les mêmes, les promesses identiques. La seule différence, c'est qu'avec le Beau Parleur, on se fait littéralement et littérairement baiser. Car le Beau Parleur a souvent les mots qu'il faut, les caramels, les bonbons, les chocolats, les mots bleus, mais justement, le Beau Parleur ne les dit pas qu'avec les yeux. C'est la bite qui parle en fait. Pas le cœur. La quéquette. Grâce à son bambou, il ose dire ce que d'autres redoutent à proférer. Le Beau Parleur est tête brûlée. Il fonce. Cash. Éjacule des mots d'amour comme on dit bonjour.

Toi et moi, on pourrait s'aimer.
Nos enfants seraient trop beaux.
Tu fais quoi pour le nouvel an ?
Je crois que tu ferais bien marrer ma mère.

C'est tout un art : le Beau Parleur susurre sans crainte les grands tabous amoureux avec un naturel vraiment déconcertant, et en quelques prépositions simples, il insinue des propositions dingues : enfants, engagement, famille, long terme, voyages, amour toujours... Le Beau Parleur évoque sans peur. Le Zorro des bons mots. Le Delon de l'union.  

Le problème, c'est que le Beau Parleur est quasi décérébré : il ne se rend pas compte. Pas du tout. Il ouvre les bras, dessinant un avenir grisant, l'aventure, la grande aventure, alors qu'en vrai demain il rappellera pas demain car demain, c'est loin. Vous croyez quoi, la mère, les potes, le nouvel an, les vacances, tout ça ne sont que des métaphores qui veulent dire : je veux que tu me suces ce soir. Avec comme variantes : je veux te baiser ce soir. Demain, on insiste, c'est loin. Si le Beau Parleur ne peut s'empêcher d'y ajouter de la valeur,  à sa belle partie de coït, du genre la smala, la procréation et le mariage, c'est pour la beauté du geste : il veut vous baiser, oui, mais avec des étoiles dans vos yeux. Faut croire qu'il est un peu bling-bling, il aime quand ça brille,  il veut niquer clinquant.

Se leurre-t-il lui-même ? Le Beau Parleur aime-t-il l'amour au point d'être parfaitement incapable d'appeler une baise une baise, au point de devoir à chaque conquête parler mariage ?

Pauvre Beau Parleur : vous ne comprenez rien au romantisme. On se demande bien par quel pragmatisme bizarre -et sans doute vénal- vous avez interprété ses paroles. Mollo mollo. Quand le Beau Parleur dis "pars avec moi au Brésil", il faut comprendre "viens on se voit demain soir à la Favela". C'est pourtant simple. Il vend de l'infini, oui, mais au détail.

Scénariste accompli,  rêveur invétéré, parolier impitoyable, Don Juan même le dimanche, le Beau Parleur conte fleurette sans grande conscience de ses mots creux. C'est plus fort que lui, c'est comme être un bon amant, on l'est, ou pas. Et d'ailleurs : en quoi je veux juste baiser serait plus juste que de dire nos mômes seront canons ? Un peu d'élégance, que diable.

Le hic, c'est qu'on y croit presque plus, à l'existence du Beau Parleur. On a la bêtise de se dire qu'en 2010, y'a un côté has been à mentir, car c'est du mensonge hein, pour pieuter une nana. On se dit qu'entre adultes consentants, y'a plus trop besoin de dire je t'aime à une meuf pour sexer. On se trompe. Le je t'aime, ça marche encore du tonnerre. Années 50, an 2000, même combat, l'intemporalité du Beau Parleur ne résiste pas à la libération sexuelle.

Il drague à l'ancienne.
Et vous baise à l'ancienne.
Le Beau Parleur, un grand classique.



5.10.2010

Le Bob Dylan

On n'est pas là pour parler de Bob Dylan littéralement, mais plutôt le genre de Bob Dylan qui permet de dire qu'un mec est un Bob Dylan. Le Bob Dylan est un phénomène rare, séduisant, et décevant. On vous prévient d'avance.

Le Bob Dylan est atteint, donc, du syndrome Bob Dylan : il nous aime mais est profondément incapable d'être gentil. Ou doux. Le Bob Dylan même subjugué par notre beauté, nos qualités, bref, notre personne toute entière, ne peut cependant pas s'empêcher de nous appeler "petite conne", de nous raccrocher au nez, nous poser des faux plans et répondre par la négative à chaque question positive et légèrement encourageante.


Le Bob Dylan est un rageux, et il nous enrage. Nos Tu m'aimes ? contre ses Non, contents d'une ironie trop facile, nos envies qu'il nomme des caprices, nos engagements qu'il ressent comme des efforts nous découragent, certes, mais bizarrement on ne lui balance pas encore notre verre de vin dans la gueule au resto.

Pourquoi sommes-nous si gentilles et bienveillantes envers le Bob Dylan, sale gosse cynique qui sait mieux que personne nous décevoir ? Qui s'éprend du pire parisianisme pour être un connard avenant et bien fier de sa personne ?


You say you're looking for someone
Who'll pick you up each time you fall,
To gather flowers constantly
An' to come each time you call,
A lover for your life an' nothing more,
But it ain't me, babe,
No, no, no, it ain't me, babe,
It ain't me you're lookin' for, babe.


Parce que le Bob Dylan, tout comme son surnom l'indique, est talentueux. Il fait forcément quelque chose de bien, et ce il le fait mieux que personne.
Démesurément sexy. 
Furieusement indépendant. 
Sa nonchalance d'être un homme pleins de défauts, sa capacité à être fat rien que pour la beauté du geste a quelque chose de fascinant. Il nous a pas menti. Le Bob Dylan ne ment pas : on sait dès le départ que ça finira en eau sale. Mais on n'arrive pas à y croire, un peu comme le prince charmant, sauf que c'est pas le prince charmant mais le cavalier qui saute la princesse et se casse avec tout l'or du royaume. On croyait qu'un mec comme ça, on n'en faisait plus depuis que la pilule a rendu les couples libres et égaux en droits. Non pas. Le Bob Dylan est atemporel et éternel : constamment peur d'aimer, d'engrosser, de casquer. A l'ancienne.



I'm walkin' down that long, lonesome road, babe
Where I'm bound, I can't tell
But goodbye's too good a word, gal
So I'll just say fare thee well
I ain't sayin' you treated me unkind
You could have done better but I don't mind
You just kinda wasted my precious time
But don't think twice, it's all right

Impitoyable. Beau. Cruel.
Et quand on baise comme une femme, et qu'on pleure comme une petite fille, on se dit que finalement, on aurait mieux fait de le laisser passer ses nerfs talentueux sur une autre pauvre meuf.

So don't lay, ladies. Et laissez-le à lui-même, avec sa hargne et ses bons mots, seul.

Like a rolling stone, a complete unknown.

*