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9.08.2010

Le Beau Parleur

On a toutes eu un Beau Parleur, au moins une fois. Cette fois-là est pardonnable, tandis que les autres sont regrettables. On n'y peut rien : la frontière est minime, entre un Beau Parleur, et un grand amour. Les mots sont presque les mêmes, les promesses identiques. La seule différence, c'est qu'avec le Beau Parleur, on se fait littéralement et littérairement baiser. Car le Beau Parleur a souvent les mots qu'il faut, les caramels, les bonbons, les chocolats, les mots bleus, mais justement, le Beau Parleur ne les dit pas qu'avec les yeux. C'est la bite qui parle en fait. Pas le cœur. La quéquette. Grâce à son bambou, il ose dire ce que d'autres redoutent à proférer. Le Beau Parleur est tête brûlée. Il fonce. Cash. Éjacule des mots d'amour comme on dit bonjour.

Toi et moi, on pourrait s'aimer.
Nos enfants seraient trop beaux.
Tu fais quoi pour le nouvel an ?
Je crois que tu ferais bien marrer ma mère.

C'est tout un art : le Beau Parleur susurre sans crainte les grands tabous amoureux avec un naturel vraiment déconcertant, et en quelques prépositions simples, il insinue des propositions dingues : enfants, engagement, famille, long terme, voyages, amour toujours... Le Beau Parleur évoque sans peur. Le Zorro des bons mots. Le Delon de l'union.  

Le problème, c'est que le Beau Parleur est quasi décérébré : il ne se rend pas compte. Pas du tout. Il ouvre les bras, dessinant un avenir grisant, l'aventure, la grande aventure, alors qu'en vrai demain il rappellera pas demain car demain, c'est loin. Vous croyez quoi, la mère, les potes, le nouvel an, les vacances, tout ça ne sont que des métaphores qui veulent dire : je veux que tu me suces ce soir. Avec comme variantes : je veux te baiser ce soir. Demain, on insiste, c'est loin. Si le Beau Parleur ne peut s'empêcher d'y ajouter de la valeur,  à sa belle partie de coït, du genre la smala, la procréation et le mariage, c'est pour la beauté du geste : il veut vous baiser, oui, mais avec des étoiles dans vos yeux. Faut croire qu'il est un peu bling-bling, il aime quand ça brille,  il veut niquer clinquant.

Se leurre-t-il lui-même ? Le Beau Parleur aime-t-il l'amour au point d'être parfaitement incapable d'appeler une baise une baise, au point de devoir à chaque conquête parler mariage ?

Pauvre Beau Parleur : vous ne comprenez rien au romantisme. On se demande bien par quel pragmatisme bizarre -et sans doute vénal- vous avez interprété ses paroles. Mollo mollo. Quand le Beau Parleur dis "pars avec moi au Brésil", il faut comprendre "viens on se voit demain soir à la Favela". C'est pourtant simple. Il vend de l'infini, oui, mais au détail.

Scénariste accompli,  rêveur invétéré, parolier impitoyable, Don Juan même le dimanche, le Beau Parleur conte fleurette sans grande conscience de ses mots creux. C'est plus fort que lui, c'est comme être un bon amant, on l'est, ou pas. Et d'ailleurs : en quoi je veux juste baiser serait plus juste que de dire nos mômes seront canons ? Un peu d'élégance, que diable.

Le hic, c'est qu'on y croit presque plus, à l'existence du Beau Parleur. On a la bêtise de se dire qu'en 2010, y'a un côté has been à mentir, car c'est du mensonge hein, pour pieuter une nana. On se dit qu'entre adultes consentants, y'a plus trop besoin de dire je t'aime à une meuf pour sexer. On se trompe. Le je t'aime, ça marche encore du tonnerre. Années 50, an 2000, même combat, l'intemporalité du Beau Parleur ne résiste pas à la libération sexuelle.

Il drague à l'ancienne.
Et vous baise à l'ancienne.
Le Beau Parleur, un grand classique.



6.06.2009

L'Amoureux (qui revient de loin)

C'est comme l'Ex: il y a des amoureux en tout genre. Cette semaine, notre mec fétiche est un Amoureux pas comme les autres: il revient de loin. On n'y croyait plus. Avec sa barbe jamais bien rasée, ses vieux tee-shirts hors mode, hors norme, son refus du scooter et des dîners galants, on sentait bien que c'était un vieux loup solitaire. C'en était presque touchant, sa différence assumée, son coeur écorché, son dégoût de la tendresse, sa douce misogynie avouée, ses "va te faire foutre" aboyés sans scrupules aux pucelles. Bref, on le croyait perdu à jamais dans ses demis, surfant à la surface des zincs et des corps des jeunes filles, désintéressé des bassesses de notre pauvre monde.
Puis un jour, notre bon vieux pote au visage gris se rosifie. Oui. On sent qu'il devient tendre. Il nous fait une bise enjouée; il rit facile; il sent bon. Faut se méfier. Il est en phase d'amour. Il tombe amoureux. Il est dans les illusions de la chute, c'est-à-dire qu'il plane, qu'il croit voler, alors qu'il est juste en train de tomber, et qu'il se rend pas compte que les oiseaux qu'il entend chanter autour de lui depuis une semaine de sexe sale et intense, ce sont les mêmes qu'il verra quand il se sera ramassé sur le sol; les mêmes qui tourneront autour de lui, en un tapageur tournis.
Mais pour l'instant, on n'y est pas. Les oiseaux chantent tandis qu'ils prennent des douches ensembles, et qu'ils restent enfermées 72h à s'embrasser, nos tourtereaux. Alors notre rocker des quartiers populaires se transcende, prépare des pique-niques, fait les courses, nettoie son appart', loue un vélib', change de pull, ne donne plus de nouvelles, et va prendre le soleil à Vincennes; mais surtout, l'Amoureux garde le sourire. Sans angoisse, tranquille, sûr de lui, tandis qu'il fait toutes ces choses folles.
Il a donc changé. Il est louche. Car l'Amoureux qui revient de loin se sent élu: s'il peut éprouver cela, c'est que tout est possible. Yes, he can.
On ne peut que l'encourager. Parce que c'est beau, les amours débutantes. Ne soyons pas cyniques avec l'Amoureux, même si rien ne le touche (puisqu'il plane dans un nirvana de gentillesse, de mamours et de sensualité). Ainsi, ne soyons pas non plus mauvaises langues: pas besoin de lui préciser le fond de nos pensées, et de lui dire méchamment qu'aimer en été, c'est surfait, cliché, et que l'important, ce n'est pas la chute, mais l'atterrissage.

Cui-cui.